Observation d'un Patrice Leconte dans son milieu naturel

Impressions sur une journée de tournage

 



Paris, Hôtel Drouot, jeudi 5 janvier 2006. Patrice Leconte lance le premier tour de manivelle de son prochain film, MON MEILLEUR AMI, pour Fidélité Productions. L'équipe se connaît bien. Jean-Marie Dreujou est à l'image, Paul Lainé au son, Ivan Maussion aux décors, Marie Leconte au script... la mécanique est déjà bien huilée, et redémarre au quart de tour : tous sont des habitués des génériques de Leconte, on les sent heureux de se retrouver et de travailler à nouveau ensemble. Leur enthousiasme est communicatif... et efficace. Plongée de deux jours au coeur d'un tournage presque en famille, où l'on se sent bien.

Instant suspendu dans le grouillement du plateau


On n'est pas là pour tricoter non plus

13h00. On commence d'entrée par une séquence complexe de vente aux enchères, dans une salle entièrement décorée pour l'occasion. Une quarantaine de figurants se pressent autour de Julie Gayet, Daniel Auteuil et Henri Garcin, lesquels vont s'affronter à coup d'enchères astronomiques pour un "vase lacrymatoire" hellénique. La séquence d'environ une minute trente va être filmée de multiples fois toute l'après-midi, sous pas moins de onze angles différents, qui donneront une matière généreuse pour le montage dans le film final.

On commence par positionner la caméra pour faire un plan d'ensemble, dont on devine qu'il fera un excellent plan d'introduction de la scène : la caméra filme le début de la vente depuis le fond de la salle, en se déplaçant derrière la dernière rangée de l'assistance, comme ferait un acheteur qui arriverait en retard et viendrait s'installer au fond. La caméra s'arrête entre deux têtes de figurants pour filmer Daniel Auteuil de dos, au moment où il va surenchérir.

Une répétition et deux prises suffiront : on doublera la dernière prise par sécurité, comme toujours, et on enchaînera très vite avec la préparation du plan suivant. L'efficacité est au rendez-vous : "Allez, elle est bonne ! On passe à la suivante, on n'est pas là pour tricoter, non plus" lance Leconte trépidant.


Pourquoi commence-t-on toujours par la première ?

Daniel Auteuil sera filmé sous trois angles différents, Henri Garcin, le commissaire priseur, et même le vase seront pris sous deux angles chacun.

Un autre enchérisseur anonyme aura également droit à un plan sur lui pendant la montée des enchères... un plan typiquement lecontien, dans l'esprit par exemple de la scène des adieux du condamné Neels à sa femme dans LA VEUVE DE SAINT-PIERRE : un plan un peu lointain, vaguement flottant, comme une image volée ou une image de documentaire, qui donne au spectateur l'impression d'être plongé dans l'action et d'adopter le regard subjectif d'un personnage témoin de la scène mais qui se serait mis un peu en retrait. La caméra se trouve toujours sur un pied, mais cette fois-ci devant l'assistance, quelques mètres devant le personnage filmé qui lui se trouve en arrière-plan parmi d'autres acheteurs. Le point est fait sur lui, mais d'un peu loin, avec un zoom, et l'image flotte légèrement, avec ce flottement si caractéristique du cadrage de Leconte qui imite un peu la caméra portée à l'épaule.

Il faut dire que depuis TANDEM, Patrice Leconte cadre lui-même ses films et tient la caméra, l'oeil collé à l'oeilleton. Le directeur de la photo Jean-Marie Dreujou supervise l'image sur l'écran d'un combo vidéo.

La première prise est rarement la bonne, souvent c'est la deuxième qui est retenue. "On devrait toujours commencer par la deuxième, je ne comprends pas pourquoi on s'obstine à faire d'abord la première", commente logiquement Leconte. Cet après-midi-là, on ne fera que rarement plus de cinq prises d'un même plan. Le commissaire priseur n'en aura pas moins déclamé une cinquantaine de fois son texte à la fin de la journée.


C'est à quelle heure, la vente ?

Vendredi matin, 9h00. On doit tourner la séquence de fin de la vente : un échange tendu entre les enchérisseurs, une fois le vase vendu, au moment de la signature du chèque. Il s'agira cette fois d'un seul plan séquence, d'un peu plus d'une minute. L'équipe s'affaire et les figurants s'installent, en reprenant scrupuleusement leurs places de la veille. Hubert et Christophe, les deux assistants du réalisateur, se chargent de la mise en scène de la figuration, veillant à la cohérence des gestes et des déplacements de chacun des figurants tout au long des séquences tournées dans l'Hôtel Drouot.

Alors que j'essaie de me faire aussi petit que possible dans un recoin de l'entrée de la salle des ventes, un inconnu se présente, qui parcourt des yeux les oeuvres entassées au fond de la pièce. Il est jeune et son blouson est élimé, il ne s'agit visiblement pas d'un figurant - les figurants doivent avoir entre 30 et 80 ans, et être vêtus avec élégance, comme l'indique l'affiche d'appel à figuration posée par la production dans l'hôtel Drouot il y a quelques semaines.

L'individu un peu hagard me demande à quelle heure a lieu la vente. Je le regarde éberlué. Un assistant qui passe a la même réaction. Un peu sceptiques, nous l'informons qu'il ne s'agit pas d'une véritable vente, mais d'un tournage, désignant derrière la banque du commissaire priseur la caméra, les perches de micros et les énormes projecteurs "flat-head" déjà allumés. Convaincu par autant de preuves flagrantes, l'acheteur s'en retourne avec dépit. L'assistant l'informe que l'hôtel des ventes est fermé jusqu'au 12, ce qui ne fait qu'accroître sa déception.

Visiblement, n'importe qui peut entrer dans le bâtiment... mais c'est au moins la preuve qu'Ivan Maussion a fait un travail de décoration remarquable, puisqu'un habitué des lieux s'y est laissé prendre ! Le méticuleux chef décorateur, toujours en quête de perfection, est justement en train d'expliquer à quelqu'un de la production qu'il a demandé ce matin à Patrice Leconte de modifier une réplique du scénario de la séquence qui va être tournée, celle où Julie Gayet présente sa galerie. Le décor de la galerie est achevé, et c'est un très beau décor explique-t-il, mais on ne peut pas parler d'art baroque s'il s'agit d'art déco. La représentante de la production approuve, forcément.


Quand même, on aurait l'âge d'aller au troquet tout seuls

11h00. La stagiaire de mise en scène chargée de veiller sur les comédiens en dehors du plateau a raccompagné Daniel Auteuil dans sa loge, après la fin du tournage du long plan d'une minute, pour lequel onze prises auront cette fois été nécessaires.

Henri Garcin a également terminé sa scène et dispose d'une heure avant qu'on ait à nouveau besoin de lui pour le plan suivant. Comme il a retrouvé un vieil ami à lui sur le plateau, il propose de l'embarquer pour aller "se boire un coup dans un troquet". La stagiaire s'inquiète. "Un troquet ! Mais heu... quel troquet ?". Henri Garcin a un geste évasif en se dirigeant vers les escalators. "Oh, je ne sais pas... ne vous inquiétez pas : on va bien s'en trouver un, ce n'est pas ce qui manque dans le coin."

Panique intérieure de la stagiaire, qui fait cependant son maximum pour ne rien en montrer : "Oui, mais heu... justement, il faut qu'on soit sûrs que je puisse vous retrouver, hein"... Henri Garcin s'arrête, gêné. "Ah, oui, zut...". Petit moment de flottement. La stagiaire enfile son manteau : "bon, à ce moment-là je vais vous suivre jusqu'au troquet, comme ça je saurai exactement où vous êtes". Petit échange de regard amusé entre Henri Garcin et son compère. "Quand même, on aurait l'âge d'aller au troquet tout seuls"...


Tu veux que je te présente ton père ?

13h00. Petite leçon particulière de mise en scène, à l'occasion d'un changement d'axe de caméra qui traîne un peu. Patrice Leconte m'explique que le plus fondamental, avant d'essayer d'envisager des cadrages et des positionnements de lumières, c'est de commencer par bien mettre en place la séquence avec simplement les comédiens dans le décor : tout doit découler de là. Et peu importent les éventuels découpages techniques qu'on avait pu imaginer auparavant.

Une souriante petite boule d'énergie blonde surgit alors, qui lui saute au cou et le serre avec une grande tendresse : C'est Julie Durand, la jeune comédienne qu'on a pu voir notamment dans "A la petite semaine" de Sam Karmann, venue vérifier auprès de Leconte que sa nouvelle couleur de cheveux est bien conforme à celle qu'il lui avait demandée. "Mais j'avais dit blonde !" s'exclame-t-il, dépité. La jeune fille demeure un instant perplexe, avant qu'il ne la rassure d'un sourire : ce sera parfait. "Tu veux que je te présente ton père ?" s'enquiert-il amusé. "Oh, mais ça ne presse pas, heu... quand vous aurez fini..." affecte-t-elle avec un étonnant détachement pour la chose familiale. Mais comme le travelling pour la caméra n'est toujours pas prêt, Leconte amène aussitôt la comédienne ravie et même pas impressionnée jusqu'à Daniel Auteuil assis un peu plus loin, qui reconnaît immédiatement sa fille.

D'où sans doute l'expression : "la grande famille du cinéma".


Excusez-moi, mais qu'est-ce qui se passe ?

14h30. On tourne cet après-midi dans le hall de l'hôtel Drouot la séquence d'arrivée du personnage de Daniel Auteuil, qui doit donc précéder la séquence tournée la veille : arrivant de l'extérieur, son personnage traverse le hall, passe devant le comptoir où il salue plusieurs habitués du lieu, rejoint Julie Gayet qui l'attend avec impatience, puis emprunte avec elle les escalators jusqu'à la salle de vente.

Les difficultés commencent pour l'équipe : dès les grilles du hall ouvertes, on entre dans Drouot comme dans un hôtel - c'est le cas de le dire. Les usagers du lieu enjambent docilement et sans trop se poser de questions les pieds des projecteurs pour aller vaquer à leurs occupations drouotesques quotidiennes, notamment dans un guichet de banque situé sur le côté du hall et bizarrement ouvert malgré la fermeture de l'hôtel des ventes.

Certains dans l'équipe sont un peu surpris : ils n'avaient même pas remarqué le guichet jusque là. Ils usent de patience pour expliquer aux usagers qu'un tournage est en cours. Ce n'est qu'alors que lesdits usagers semblent à leur tour remarquer le fatras de projecteurs et de câbles qui encombre le hall ("excusez-moi, mais qu'est-ce qui se passe au juste ?")

On dira ce qu'on voudra : les gens ne sont guère observateurs.


Bon, qu'est-ce que vous faites, les gars ?

Alors que le ballet des figurants qui animent l'entrée a été soigneusement orchestré, quelques attroupements de curieux s'immobilisent sur le trottoir à l'extérieur, en plein dans le champ de la caméra. Deux fois, coup sur coup, Patrice Leconte interrompt la prise pour que les assistants placés à l'extérieur dispersent les badauds. La seconde fois, Daniel Auteuil lui-même s'énerve un peu en ressortant : "bon, qu'est-ce que vous faites, les gars ?" Petite montée de stress chez les assistants.

Plus ennuyeux, lors d'un travelling où la caméra suit Daniel Auteuil derrière le comptoir du hall, le magasin (c'est-à-dire la partie de la caméra qui contient la pellicule) heurte le mur du hall, dans un passage très étroit à la hauteur du comptoir. Il faut changer le magasin, dans le cas où le film ait été endommagé.

En tout, c'est finalement une dizaine de prises qui seront nécessaires pour venir à bout de cette séquence d'apparence anodine.


Leçon de photographie

Et puis, petit moment d'orfèvrerie cinématographique : Patrice Leconte se fait plaisir en filmant un autre de ces plans typiquement lecontiens et si réalistes dont il parsème ses films.

Il s'agit juste d'un court plan de coupe sur Julie Gayet qui attend Daniel Auteuil au fond du hall. Mais plutôt que de filmer simplement le visage de la comédienne et sa moue d'impatience, Leconte met au point en quelques secondes avec Julie Gayet un véritable petit portrait en mouvement. La comédienne prend une position d'attente très naturelle, une fesse posée sur un coin de table, comme quelqu'un qui ne veut pas s'asseoir mais qui n'avait pas prévu d'attendre si longtemps et qui finit par fatiguer à force de rester debout. Elle tient le fascicule du programme de la vente à la main, mais roulé dans une main posée sur le coin de table, comme s'il avait déjà été lu et relu pour tromper l'attente. Enfin, Julie tourne son corps vers la porte du hall, mais tourne la tête dans une direction différente, comme si la caméra arrivait sur elle après qu'elle aie longtemps attendu en guettant l'arrivée de Daniel Auteuil dans l'entrée, et qu'elle aie finalement laissé son regard divaguer ailleurs dans le hall, prise par le manège des passants.

Le plan ne dure guère plus de cinq secondes. Il part du fascicule roulé dans la main, remonte le long du corps de Julie Gayet jusqu'au moment où elle tourne la tête et aperçoit enfin Daniel Auteuil. Ce n'est pas grand chose, mais tous ces éléments combinés suffisent pour suggérer en quelques secondes que Julie a passé là de longues minutes à attendre. Les amateurs de mise en scène apprécieront. C'est sans doute toute l'expérience de Leconte dans la publicité qui lui a appris à être aussi efficace et à dire autant en si peu d'images.


Comment appelle-t-on un lapin sourd ?

On aurait pourtant tort d'imaginer Patrice Leconte enfermé dans sa tour d'ivoire sur le plateau et torturé par les affres de sa mise en scène.

Vendredi, 16h00. Il ne reste plus qu'un plan à tourner, c'est celui de l'arrivée de Julie Gayet et Daniel Auteuil dans la salle des ventes, à leur sortie de l'escalator. Leconte a décidé de les filmer en plongée au sommet de l'escalator, puis de les suivre sur quelques mètres sur le pallier, jusqu'à la salle. Pendant que les machinistes installent les rails pour le déplacement de la caméra, Leconte descelle l'un des poteaux métalliques au sommet de la rampe de l'escalator, et l'empoigne comme un bazooka pour viser l'un des assistants, qui monte l'escalator avec un sourire un peu gêné.

En fin de compte, Patrice Leconte sur un plateau, c'est un grand gamin dans son aire de jeu à lui. Il faut le voir bondir, plaisanter, s'accroupir contre un mur pour parler à une comédienne, ou tirer avec des bazookas imaginaires, pour comprendre combien il est essentiel de conserver son âme d'enfant pour pouvoir faire rêver les autres.

Au moment de remonter sur son siège pour cadrer la scène, alors que tout le monde est déjà en place et qu'il va dire "moteur", Patrice Leconte voit Anabelle, l'une des assistantes son, manger un Carambar. Il s'interrompt et lui demande de lire tout haut la blague Carambar. Anabelle répond qu'elle n'est pas drôle. Patrice Leconte bondit, lui chipe le papier et lit tout haut : "Comment appelle-t-on un lapin sourd ? ...LAPIN !!"

Il regarde le papier, sincèrement déçu, puis retourne sur son siège en commentant "ouais... t'as raison, elle est pas drôle. Moteur !"

 

On n'est pas là pour tricoter non plus

 

 


 

 

 





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